L’apparition d’une nouvelle marque sur le marché suscite toujours une certaine curiosité. Mais lorsqu’il s’agit d’un acteur historique, longtemps resté dans l’ombre, cette curiosité prend une tout autre dimension.
Jusqu’au Rhum Fest 2025, la Distillerie Bonne-Mère (DBM) restait relativement méconnue du grand public, à l’exception des professionnels du rhum et des habitants vivant à proximité de l’usine. Principal producteur de rhum traditionnel de sucrerie en Guadeloupe et acteur majeur du marché du vrac, DBM a décidé, sous l’impulsion de son directeur Julien Picot, de sortir de l’anonymat et de lancer sa propre marque à la fin de l’année 2024.
Partons à la découverte de cette marque qui veille aujourd’hui jalousement sur un chai impressionnant de 10 000 fûts de rhums en vieillissement !
L’historique
Les racines du domaine, situé à Sainte-Rose, plongent profondément dans l’histoire : les premières traces d’une habitation sucrière remontent à la fin du XVIIIe siècle, tandis que les premiers actes écrits datent de 1810. L’année 1863 constitue un tournant emblématique avec la création de l’usine sucrière Bonne-Mère. À l’origine, DBM associait production de sucre et de rhum, avec une distillation réalisée dès les années 1870 à l’aide d’une colonne Savalle en cuivre.
En 1973, une réorganisation va profondément modifier son destin : l’activité sucrière est arrêtée et transférée à Darboussier, faisant de Bonne-Mère une distillerie à part entière. La fermeture définitive de Darboussier en 1980 semble alors confirmer le choix effectué quelques années auparavant. Rachetée en 1998 par le groupe La Martiniquaise, la distillerie va poursuivre son évolution sur les plans technique et environnemental, tout en exportant du vrac pour de nombreuses marques (notamment pour Bacardi dans les années 80 et 90).
La fermentation
Si la canne fraîche constitue le cœur des rhums agricoles, ici, l’aventure commence avec la mélasse, issue à 100 % de Gardel, la toute dernière sucrerie de la Guadeloupe continentale. Lors de notre visite, les équipes de DBM ont d’ailleurs particulièrement insisté sur l’importance de cette étape dans l’identité de la marque.
Réalisée en cuves ouvertes, la fermentation associe des levures sauvages, provenant notamment des forêts tropicales proches de la Soufrière, à des levures élevées directement sur place par la distillerie. Les durées de fermentation, d’une trentaine d’heures jusqu’à 72 heures pour certaines séries spéciales, permettent d’obtenir un moût à faible degré, autour de 5,3°. Ici, l’accent est clairement mis sur le goût et l’intensité. DBM produit ainsi des rhums plus lourds, dépassant les 225 g de composés par hectolitre d’alcool pur exigés par le cahier des charges de l’IG Guadeloupe, seuil qui marque la limite des rhums traditionnels.
La distillation
Pour séparer les différents composés aromatiques, la distillation repose sur deux colonnes. La première est dédiée à l’épuisement et comporte un nombre important de plateaux (22), afin de ne laisser aucun alcool résiduel dans la vinasse. La seconde est destinée à la concentration.
Le rhum sort de ces colonnes aux alentours de 80 %, un degré tout de même assez élevé. Pour l’instant, aucun projet d’installation d’un alambic de type charentais n’est prévu.
L’élevage ou l’importance du bois
Avec cette partie consacrée au vieillissement, on entre dans un univers plutôt rare aux Antilles françaises. DBM possède en effet plus de 10 000 fûts (St James en aurait autour de 17 000, quand même !).
Avant leur passage en fût, les rhums destinés à être élevés sous bois (ESB) reposent dans douze foudres de 50 000 à 60 000 litres, de véritables monuments de l’histoire locale, hérités de Darboussier et du Domaine de Courcelles.
Pour le vieillissement, DBM privilégie les fûts ex-bourbon de 200 litres en chêne blanc américain. Différentes chauffes sont utilisées. Ces fûts, particulièrement denses, agissent comme un filtre et libèrent d’intenses notes de vanille, de noisette et de noix de coco, accompagnées d’une belle sucrosité.
L’élevage constitue ici une véritable démarche de terroir : le domaine constate d’importantes différences entre son chai Béron et son chai Moko, tous deux situés à Sainte-Rose et particulièrement humides, et son chai portuaire, plus ensoleillé et plus sec.
L’évaporation, ou part des anges, atteint 6 à 7 %. L’élevage se fait par ouillage, sans utilisation de boisés ni ajout de sucre et sans filtration à froid. L’embouteillage est quant à lui réalisé à la main.
C’est l’excellent œnologue Marc Sassier, président de l’AOC voisine, qui accompagne la distillerie dans la conception des meilleurs assemblages à partir de cette cave extraordinaire, qui compte des rhums âgés de 3 à 25 ans.
L’environnement
Nous avons particulièrement apprécié la démarche éminemment écologique mise en place par cette distillerie. DBM a recours à un processus de méthanisation faisant intervenir des bactéries, permettant ainsi de produire le méthane nécessaire à l’énergie utilisée pour la distillation.
Un quart de l’électricité consommée sur le site est par ailleurs produit grâce à 6 000 m² de panneaux solaires.
Surtout, dans une véritable logique d’économie circulaire, un sirop de vinasse concentré est associé à d’autres déchets locaux afin de produire un engrais organique, distribué gratuitement aux planteurs guadeloupéens.
La dégustation sur place : le XO
Le domaine est ouvert au public depuis le 3 décembre 2024 et propose désormais un musée ainsi que des visites. La gamme comprend un VO (3 ans), un VSOP (4 ans), une belle carafe 1863, des bruts de fûts âgés de 13 à 25 ans, ainsi que l’excellent XO.
Afin de vous donner une idée du profil de la marque, voici ce que propose le XO de la gamme permanente :
- Degré : 43 %
- Matière première : Mélasse (Sucrerie Gardel), laissée parfois à maturer afin de renforcer le profil organoleptique.
- Fermentation : Cuves ouvertes, levures locales
- Vieillissement : Assemblage de vieux rhums âgés de 6 à 15 ans
- Fûts : American barrels ex-bourbon fortement toastés
Le nez révèle des marqueurs typiques de vanille et de noix de coco toastée, accompagnés d’un léger boisé et de notes agréables de caramel bien cuit.
La bouche se montre équilibrée, avec une texture particulièrement réussie. On retrouve une belle sucrosité naturelle ainsi que des notes de praliné.
La finale est elle assez longue.
Que de promesses et de belles découvertes ! Ce géant du vrac s’est transformé en un acteur à part entière qui fait déjà sensation sur le marché. Nous suivrons avec le plus grand intérêt la sortie des prochains millésimes de DBM.




