Le degré idéal : l’avis de l’expert

Le degré alcoolique est une des questions centrales parmi les amateurs de rhum. Le rhum a longtemps été limité à des degrés autour des 40°. Par exemple, le degré historique des rhums martiniquais se situait entre 40 et 45°. Avec l’influence du whisky, des embouteilleurs indépendants, et de certains producteurs, de plus en plus de rhums sortent à des degrés importants (disons, à minima, à plus de 50°). On a donc vu arriver récemment sur le marché des rhums blancs, ou vieux, à… 86° ! Nous sommes bien d’accord pour dire que le degré alcoolique ne veut pas toujours tout dire d’un rhum, mais il nous a semblé intéressant de connaître l’avis des pros et des particuliers sur la question simple : quel est pour vous le degré idéal d’un rhum ?
Il y a évidemment des rhums très réussis à 43° (on peut citer le St James 1998 ou, plus récemment, le Dillon 2004) mais les amateurs se tournent après un moment vers des rhums plus forts en alcool, car souvent en brut de fût, c’est-à-dire sans réduction du degré après la sortie du fût.
La question nous a semblé intéressante suite à quelques-unes des visites martiniquaises de cet été, principalement chez JM : tous les rhums nous ont semblé trop réduits. Même pratique chez Trois Rivières, et nous savons qu’il en est de même chez Clément. De nombreuses maisons proposent d’ailleurs principalement des rhums aux alentours des 43°. Il faut donc passer par les embouteilleurs indépendants pour avoir des rhums à plus de 50° de ces marques (Corman Collins pour Trois Rivières ou la Compagnie du Rhum pour Clément). Du côté de St James, le 2008 pour le 70ème anniversaire Velier, le 2008 pour la chaîne V and B ou le 2003 pour la Confrérie du Rhum ont ouvert la voie à un brut de fût qui sera proposé l’an prochain directement par St James.
En parlant de St James, c’est avec Marc Sassier, maître de chai St James et président de l’AOC Martinique, que nous avons eu la chance d’échanger pour en savoir plus sur la réduction. Un grand merci à lui !

Marc, quelle est la première étape importante quand on parle de réduction ?

Le premier point, essentiel, est celui de la distillation, car il est à l’origine de la sélection aromatique qui constituera le rhum final. Ainsi, en A.O.C. Martinique, il est entre 65 et 75%, car pour les colonnes créoles martiniquaises cela correspond aux esters les plus aromatiques, tout en minimisant les indésirables, surtout quand on n’a pas le droit ni à extraction ni à redistillation. Il faut noter que, même dans cette plage, le degré, la texture et l’équilibre peuvent varier. Pour d’autres montages, d’autres jus fermentés, le résultat est très variable, mais dans tous les cas cela permet à chaque producteur de s’exprimer différemment. Il faut toutefois savoir que ceux qui pratiquent la redistillation réduisent la diversité.

Il y a une différence dans la réduction et d’un rhum blanc et d’un rhum vieux, n’est-ce pas ?

En brut de colonne, le bois n’aura pas cette influence, mais le degré sera important pour l’équilibre en bouche. Ainsi des rhums blancs paraîtront meilleurs selon le degré de consommation, parce que l’alcool jouera sur l’acidité, la rondeur… et la puissance aromatique ! Vous aurez certainement remarqué par exemple que les très vieux rhums sont souvent proposés avec un degré ou deux de plus que les plus jeunes rhums vieux… cela joue aussi à moindre échelle sur les tannins et en sens contraire de l’équilibre, rendant l’exercice parfois difficile. Il convient de trouver un juste équilibre et surtout le bon !
C’est là aussi tout l’art de la réduction pour garder les arômes et les équilibres souhaités, il ne faut ni brutalité, ni précipitation, surtout en approchant du degré final. Le pire est de poursuivre une réduction sur un produit non stabilisé, qui restera alors déstabilisé.
En A.O.C. Martinique le rhum blanc ne peut être « teinté » pour le distinguer des élevés-sous-bois, alors que cela est autorisé en IG pour les DOM concernés, dès lors que la mesure est contrôlable en laboratoire. Cette teinte est souvent liée à un passage sous-bois rapide pour affiner le rhum. Cet affinage est important, car il permet d’établir les équilibres d’estérifications, mais aussi la texture. D’ailleurs plus une eau de vie banche aura attendu, plus elle sera ronde et moins elle sera agressive. Dans un rhum de sucrerie, cela n’est pas prévu, car les arômes marqués sont fixés dès la cuisson du jus pour faire le sucre. En agricole un temps d’« évent » est prévu avant la mise à la consommation pour garantir un certain affinage, ainsi 6 semaines pour l’A.O.C. Martinique et 3 pour les IG françaises.
 

Quel est le premier temps de la réduction ?

Dès votre rhum obtenu au coulage, il s’agit d’une réduction qui doit bien sûr être faite patiemment pour ne pas déséquilibrer les estérifications et donner de mauvais goûts.. Mais en fonction du degré d’alcool et de la concentration dans un produit, les molécules aromatiques sont plus ou moins présentes et peuvent varier en goût. Ainsi, un brut de fût agricole A.O.C. Martinique de plus de 10 ans ressortira avec des notes concentrées de brou de noix, de boisé très présent par rapport aux fruits et aux épices . Le tout très enchevêtré. Mais si vous diluez ce produit, toute sa complexité aromatique sera révélée plus facilement et certains arômes plus secondaires resurgiront plus aisément. Par contre, l’équilibre va changer aussi : avec un fort degré, vous avez une charge d’éthanol qui accentue l’intensité, qui ajoute une note chaleureuse particulière. Je propose souvent de diluer légèrement des bruts de fûts pour ceux qui les trouvent trop “durs”, avec moins d’un tiers d’eau mais alors vous avez moins de 5 minutes pour déguster car cet apport soudain va déplacer les estérifications et votre produit sera déstructuré et il faudra attendre au moins 5 jours pour retrouver un équilibre. Le temps de rentabilisation des réactions d’estérifications est très lent.

Vianney C / Est-il au bon degré ?

Quels sont ensuite les autres moments de la réduction ?

Le rhum peut être réduit à tout moment, mais attention, car si le rhum est stocké en bois, certains tanins sont plus solubles dans l’eau et vont donc ressortir avec souvent une astringence et une amertume. Si cette réduction en fût est plus usuelle sur le vieux continent, sous les tropiques ce risque d’extraction est accentué. Et il faut savoir que les mauvais tanins ressortent plus facilement, car la mise en fût se fait principalement au-delà de 55 % en Martinique. Avec l’hygrométrie ambiante, la chaleur, on perd autant d’eau que d’alcool. Il y a donc peu de variations. A la sortie des fûts, le rhum agricole de Martinique présente moins de 4% d’écart en degré avec l’initial, ce qui fait que vous aurez toujours des bruts de fûts à haut degré.
Ainsi, à un degré donné, plus on attend et plus l’alcool sera équilibré. Et plus on procédera à une réduction lente et fractionnée, plus on conservera les qualités d’origine.

Un brut de fût, c’est un rhum qui peut être réduit, mais avant la sortie du fût, c’est bien cela ?

Nous l’avons dit, la réduction est toujours délicate. Si vous réduisez dans les fûts et si le rhum reste trop longtemps, il y aura le problème des extractions trop rapides qui donnent des notes de bois peu avenantes, typiques d’une réduction manquée.
 
En général on dépote puis on réduit dans des cuves inox ou dans des foudres en bois ou l’extraction sera faible ou nulle.

Ressentez-vous une évolution du marché ?

Toutes ces considérations montrent des possibilités, mais aussi les risques propres au choix d’une réduction ou non. Reste le goût de l’acheteur, ses préférences gustatives et il est vrai qu’il y a eu aussi quelques changements. Ainsi, il y a plus de 15 ans étaient recherché des rhums ronds, doux ou sucrés (interdit en A.O.C. et IG rhums européennes) alors que le whisky proposait plutôt des produits peu réduits. Maintenant la tendance est pour des bruts de fûts, de colonne… On peut y voir une recherche de sensations et d’authenticité, en étant plus près du produit brut.

Enfin, quel est pour vous le degré idéal ?

Le degré idéal du rhum est celui que l’on veut obtenir. Ainsi un brut de fût ne sera pas un rhum plus rond à bas degré, mais il perdra en intensité. Si vous avez des rhums de plus de 6 ans, vous avez intérêt à avoir un degré légèrement supérieur (en général 1 à 2 selon les maisons) pour redonner de l’intensité.

Note Préférence Rhum : les échanges que nous avons eus avec Marc Sassier au Whisky Live nous ont appris qu’il préférait un rhum bien réduit à un brut de fût trop élevé en alcool !

2 réponses sur “Le degré idéal : l’avis de l’expert”

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